Tilo Frey / Agassiz

Création : mercredi 14 novembre 2018

Deux interpellations, différentes et dissociées, de deux groupes au Conseil général, une réponse commune du Conseil communal, qui lie artificiellement et inexorablement le destin de Tilo Frey à celui de Louis Agassiz. Une troisième interpellation d’un autre groupe qui vient se greffer.

Je prends la parole au nom de la partie – minoritaire - du Groupe PLR qui, au final, est satisfaite de la décision du Conseil communal suite aux interpellations PLR et PopVertSol. 

Avant de vous dire pourquoi, nous souhaitons amener une clarification sur le but de notre interpellation.

L’interpellation du Groupe PLR avait pour but de marquer la date d’anniversaire du décès de Tilo Frey, il y a 10 ans, et de réserver à cette première neuchâteloise et femme de couleur aux Chambres fédérales, une place dans l’espace public, de façon pérenne, afin de donner un signe positif aux minorités, à savoir que la Ville fait une place à chaque citoyen.ne et que chacun.e soit encouragé.e à prendre part à la vie publique.

L’idée qu’un éventuel lien pourrait être fait avec l’interpellation antérieure du groupe PopVertSol sur Agassiz (pose de plaques explicatives concernant sa face sombre sur les monuments qui lui sont dédiés dans l’espace public) ne nous a pas effleuré l’esprit. 

Le Groupe PLR avait dans l’idée une reconnaissance à part entière du parcours et des accomplissements de Tilo Frey. Une reconnaissance pour elle-même, sans effet sur le désaveu d’une autre personnalité. Loin de nous était l’idée de la femme métisse qui chasse l’homme raciste, comme cet amalgame a pu se produire dans une partie de la population. En effet, malgré les diverses prises de paroles et l’encre qui a coulé dans les médias neuchâtelois et suisses, force est de constater que malheureusement peu de citoyen.nes ont réussi à trier ce qui relevait de l’interpellation PLR et ce qui était rattaché à l’interpellation PopVertSol.

Par ailleurs, nous regrettons que les discussions autour de Louis Agassiz soient ainsi venues relayer au second plan l’honneur qui est fait à Tilo Frey et la portée hautement symbolique de cette démarche. 

Nous nous réjouissons dès lors des événements et festivités qui se préparent pour 2019 afin d’honorer Tilo Frey et d’autres femmes ayant compté pour la Ville de Neuchâtel et/ou le Canton de Neuchâtel.

Sur le fond, maintenant, voici les éléments qui nous amènent à être satisfaits de la décision du Conseil communal. 

1. Premièrement, le Rectorat de l’Université de Neuchâtel a donné son accord à la modification du nom de l’espace Louis Agassiz en l’espace Tilo Frey. Tilo Frey répond aux critères fixés par l’Université elle-même pour honorer une personnalité, à savoir, selon les termes utilisés par l’Université,  « avoir été active dans la formation, avoir défendu les valeurs citoyennes et avoir mis l’être humain au centre de ses préoccupations. »

2. Deuxièmement, Louis Agassiz ne disparaît pas de l’espace public, puisque deux autres lieux en font références (Université de Neuchâtel encore et Musée d’Art et d’Histoire).

3. Troisièmement, le nom actuel de l’espace Louis Agassiz est relativement récent. Il date de 1988 (soit 30 ans). C’est l’historien Jean-Pierre Jelmini qui est à l’origine de la proposition de désigner Louis Agassiz comme titulaire de cet espace. Sur les ondes de RTN du 13 septembre 2018, il a confié qu’à l’époque de sa proposition, il n’avait pas toutes les données concernant Louis Agassiz, notamment en lien avec son racisme proactif, à savoir que Louis Agassiz en faisait du prosélytisme. Cet élément lui fait se poser plus de questions aujourd’hui qu’à l’époque sur sa proposition. Par ailleurs, je relève que Louis Agassiz avait déjà disparu une première fois des rues de Neuchâtel dans les années 1950 quand la rue portant son nom a été enlevée au profit du bâtiment de l’institut de physique, sans que cela ne suscite, à ma connaissance, le moindre émoi ni la moindre revendication…

4. Quatrièmement, nous comprenons que nos autorités se penchent sur les représentations ou la mémoire que la Ville de Neuchâtel veut inspirer à ses citoyens et à ses visiteurs (l’historien Laurent Tissot a pu l’évoquer sur Arcinfo du 14.09.2018) et nous comprenons que d’anciens noms doivent parfois faire de la place à de nouveaux noms

6. Cinquièmement, Quand Agassiz débarque en 1846 en Amérique, cela fait déjà 20 ans qu’il existe un courant abolitionniste. Le Conseil communal ne réinterprète pas le passé avec notre regard d’aujourd’hui.

 5. Et sixièmement, nous ne pensons pas que la boîte de Pandore se soit ouverte par rapport à d’autres noms célèbres présents dans l’espace public neuchâtelois (Place Pury par exemple comme cela a été évoqué). 

Concernant maintenant l’ajout d’une plaque faisant référence à Louis Agassiz en-dessous du nom du futur « Espace Tilo Frey ». Pour ma part, je ne suis pas opposée, à une petite plaque, toute petite, qui indiquerait simplement « anciennement Espace Louis Agassiz » comme il me semble l’avoir vu dans divers endroits que j’ai pu visiter. Je suis sensible à la continuité historique. Si le présent venait à manquer de passé, il déshériterait l’avenir. Par contre, nous sommes contre une plaque contenant des explications, car elle viendrait affaiblir auprès du public la portée de la reconnaissance qui est faite à Tilo Frey. 

Enfin, que dire de la troisième interpellation du groupe Vert Libéral-PDC (Tilo Frey mérite bien un lieu de souvenir libre de toute polémique) ? 

Elle m’a fait penser à une phrase de Henri-Louis, ou HL, Mencken que je partage avec vous :

« Pour tout problème complexe, il y a une solution évidente et simple, qui est fausse ».

Vous l’aurez compris, vu notre soutien à la décision du conseil communal, pour les raisons que j’ai évoquées, l’interpellation Vert Libéral-PDC n’a pour nous pas de raison d’être. Nous ne partageons d’ailleurs pas l’utilisation du terme « polémique ». Suite à l’annonce du conseil communal, nous  avons simplement assisté ou participé à un débat, un débat sain et démocratique, dont chacun tirera les enseignements qu’il souhaite. Les voix, même vigoureuses, qui ont pu s’élever contre la décision du conseil communal, font partie de ce débat, au même titre que d’autres avis favorables, peut-être émis de façon plus discrète ou plus tardivement. Face à des situations complexes, il est réducteur de penser ou d’agir selon des positions « contre » ou « pour », et même « sans », essayons plutôt d’avancer « avec ». Et comme disait Georges Braque dans un autre domaine « N’essayons pas de convaincre, contentons-nous de faire réfléchir. »

Pour conclure, je vous dirai qu’un citoyen ayant connu Tilo Frey m’a confié que selon lui cette femme d’exception n’aurait probablement pas voulu prendre la place de quelqu’un d’autre. 

Peut-être / Qui peut le savoir ? 

Puis, j’ai appris par la plume de Rémy Scheurer sur ArcInfo que Louis Agassiz était féministe. Féministe, car il fut très actif à Cambridge pour obtenir en faveur des femmes le droit d’étudier à l’université. J’ai alors imaginé que Tilo Frey n’aurait pas eu à prendre la place de Louis Agassiz, car Monsieur Louis Agassiz aurait cédé sa place à Madame Tilo Frey !

 

Raymonde Richter